Devenir animal (descente)

Peindre, danser, actes psychophysiques
Si la pièce se réfère à des oeuvres picturales ce n’est pas tant par les emprunts de postures formels et détaillés faits aux tableaux, que par un questionnement commun sur l’image du corps et les perceptions divergentes de celle-ci.

Aplats de corps figurines chez Bosch ou flaques et courants de chairs chez Bacon…

Tout art visuel porte en lui la réalisation d’une vision.

Cette vision est au sens propre ce que l’artiste voit de lui-même, des autres, du monde, et c’est cette vision qu’il restitue à lui-même, aux autres et au monde sous forme d’oeuvre. Aussi, au terme de “public“, je préfère celui de “témoin“. Ce qui est présenté n’est pas la chose elle-même que le témoin pourra voir mieux selon une nouvelle représentation, mais la vision même que l’artiste a de cette chose. Ce qu’une oeuvre éclaire, c’est à la fois l’acte de percevoir et la capacité du peintre, du danseur, à retranscrire une vision en un geste physique, à la réaliser. Peindre, danser, sont des actes psychophysiques.

La peinture et la danse naissent d’une pensée qui se meut à double sens. C’est une pensée logique, elle se structure telle les os qui s’assemblent pour former un squelette articulé, des chairs s’accrochent à lui et l’érigent. De même, par l’assemblage et la nature de ses composants, la pièce tient debout.

En retour, cette pensée provient d’un corps intuitif, porteur de peurs et de joies ancestrales, hanté par les esprits animaux pris dans ses chairs vives. Elle circule par vibrations, transmissibles par empathie et qui comme une couleur imprègnent ceux qu’elle entoure. Entre corps structurel et corps intuitif, c’est un jeu de dominance et de latence qui rapproche et éloigne le corps de la bête, des bêtes qu’il contient.

Dans «Logique de la sensation», à propos de F. Bacon, G. Deleuze parle d’une «zone d’indiscernabilité, d’indécidabilité de l’homme et de l’animal».

Les ukiyo-e, estampes, images du monde éphémère ou images du monde flottant, sont des images de cette complexité mouvante. L’art de l’ukiyo-e, tel qu’il fût crée au Japon, semble reposer sur cette «zone d’indiscernabilité» comme sur une zone fondamentale. Aussi, répondant à une logique de la sensation, Ukiyo-e ne raconte rien. Elle est saisissements d’instants où différentes forces se confondent et laissent entrevoir en chacune l’expression d’autres forces.

«Visible et mobile, mon corps est au nombre des choses, il est l’une d’elles, il est pris dans le tissu du monde et sa cohésion est celle d’une chose. […] Il faut qu’avec mon corps se réveillent les corps associés, les « autres », qui ne sont pas mes congénères, comme dit la zoologie, mais qui me hantent, que je hante, avec qui je hante un seul Être actuel, présent, comme jamais animal n’a hanté ceux de son espèce, de son territoire ou de son milieu».
Maurice Merleau-Ponty